Au point du jour, quand l'épervier s'ébat...

 

Au point du jour, quand l'épervier s'ébat...

François Villon offre à Robert d'E.-Beynes, prévôt de Paris,
un poème adressé à sa femme Ambroise de Loré.
Illustration : Adobe Firefly.

 

Le soir du 5 juin 1455, le poète François Villon, devisant avec des amis sous le cadran de l’horloge Saint-Benoît, est pris à partie et agressé par un prêtre nommé Sermoise, qui le blesse au visage d’un coup de dague. Villon se défend à l’arme blanche, avant de frapper mortellement le religieux qui le poursuit d’une pierre à la tête. Au mois de janvier suivant, Charles VII lui accorde des lettres de rémission qui le disculpent de toute faute2280. L’enquête a été menée par la prévôté et il est probable que l’avis de Robert a été déterminant. Villon, qui risquait l’exécution, avait donc une bonne raison d’être reconnaissant au chef de la police parisienne. Quelques années plus tard, il offre à Robert ces mots, adressés à sa femme Ambroise de Loré, dans un poème dédié à l’amour conjugal :

Au point du jour, que l’esprevier s’esbat,
Meu de plaisir et par noble coustume,
Bruyt la mauviz
2281 et de joyë s’esbat,
Reçoyt son per et se joinct a sa plume,
Offrir vous vueil — ad ce desir m’alume —
Joyeusement ce qu’aux amans bon(s) semble.
Sachiez qu’Amour l’escript en sa (son) volume,
Et c’est la fin pourquoy sommes ensemble.

Dame serez de mon cueur sans debat,
Entierement, jusques mort me consume,
Lorrier soüef
2282 qui pour mon droit combat,
Olivier franc
2283 m’otant toute amertume.
Raison ne veult que je desacoustume,
— Et en ce vueil
2284 avec(ques) elle m’assemble —
De vous servir, mais que m’y acoustume,
Et c’est la fin pourquoy sommes ensemble.

Et qui plus est, quant dueil sur moy s’embat
Par Fortune, qui souvent si se fume
2285,
Vostre doulx œil sa malice rabat,
Ne plus ne moins que le vent fait la fume
2286.
Sy ne pers pas la graine que je sume
En vostre champ, quant le fruyt me ressemble
2287.
Dieu m(e)’ordonne que le fouÿsse et fume,
Et c’est la fin pourquoy sommes ensemble.

Princesse, oëz ce que cy vous resume :
Que le mien cueur du vostre desassemble
Ja ne sera ; tant de vous en presume,
Et c’est la fin pourquoy sommes ensemble
2288.

L’acrostiche AMBROJ(I)SE DE LORE apparaît en lisant les lettres initiales des quatorze premiers vers. Plusieurs font référence à la disgrâce de Robert (1461-1465) : la roue de la Fortune a tourné à son détriment, injustement et il en souffre ; sa femme combat pour son droit, c’est-à-dire pour qu’on reconnaisse sa loyauté et lui rende justice ; sa présence et son soutien adoucissent la peine du dignitaire déchu, et lui ôtent toute amertume. La pièce en huitains est incluse au recueil Le Testament daté de fin 1461, au moment de l’emprisonnement du prévôt, depuis le 1er septembre (ci-avant), qui coïncide avec une des incarcérations de Villon, libéré au mois d’octobre suivant. D’où sans doute une forme d’identification de la part de l’auteur. Il utilise le vocabulaire de la fauconnerie, à laquelle devaient s’adonner ses riches protagonistes, chargeant le propos de doubles sens au charme moins innocent qu’il n’y paraît :

Mau / vit, « mauviz », a épuisé depuis longtemps la sulfureuse association de ses deux composantes : dans le champ sémantique bucolique, c'est un lieu commun qui passe inaperçu, inoffensif. [...] « S'ébattre » c'est tenter de s'arracher à ce qui retient. [...] « Faire plaisir à un oiseau » signifie lui permettre de plumer une perdrix ou pour le moins de lui donner quelques coups de bec. [...] Et si l'on pense que c'est l'épervier — et non la grive — qui « s'esbat de joie » nous restons dans les jargons cynégétiques : « joie », « jouir ». En vénerie l'animal « jouit » quand il est admis à la curée : l'épervier est autorisé à plumer la grive qui « bruyt » (crie) rejoint par son « per » (son égal) à la plume2289.

Dans la pièce précédente du recueil, Villon qualifie Robert de ‘Seigneur qui sert saint Christofle’. Christophe, ou le géant Réprouvé, qui aida le Christ à traverser une rivière en le portant : encore une référence au géant de la légende familiale, figure récurrente sur les sceaux de la branche de Torcy.

(T. 2 à paraître)


2280. Auguste LONGNON, Étude biographique sur François Villon d'après des documents conservés aux Archives nationales, Paris, 1877, n° III-IV.
2281. La grive.
2282. Suave, doux.
2283. Se dit d’un arbre fruitier qui n’est pas issu d’une greffe.
2284. Vœu.
2285. S’irrite.
2286. Fumée.
2287. Référence à un enfant qui ressemble à son père. Jacques, le seul fils connu de Robert, est né en 1458 ou peu avant (ch. 48).
2288. Texte de l’édition Claude Thiry (1991).
2289. Paul SÉLAMME, La pierre et la porte, une mésaventure ignorée : nouvelle approche des huitains XCV et XCVI du Testament de Villon, dans Médiévales, n° 31, 1996, p. 140-141.