Fragment de gisant à Villebon

 

Fragment de gisant à Villebon

Tête de marbre blanc attribuée à la tombe de Jean II.
Cliché Philippe des Forts (éd. 1914). Collection de l'auteur.

 

Conseiller du roi et gentilhomme de sa chambre, chevalier de l’ordre de Saint-Michel, successivement ou simultanément prévôt de Paris, bailli et capitaine de Rouen, capitaine de Thérouanne, lieutenant général en Normandie et en Picardie, la branche de Villebon s’éteint avec le hardi Capitaine Bouttefœu, comme le surnomme Brantôme, dernier représentant masculin de la famille d’Estouteville.

[...]

Jean meurt le 18 août 1565 au château de Rouen2238, cité dont il était le bailli depuis quarante-trois ans, même si ses activités militaires l’ont souvent occupé ailleurs. En avril de l’année précédente, il a commandé à André Pilon, père de Germain, l’éminent sculpteur de la Renaissance française,

deux gisants de sépulture de pierre de Vernon, chacune d'une pièce de cinq piedz de long et de deux piedz de large. Pour l'une la figure du dict sieur de Villebon et l'autre la figure de madame son épouse pour mettre et applicquer sur une tumbe, au dict lieu de Villebon, et iceulx gysants faire suivant le modèle que le dict Pillon sera tenu faire et monstrer audict. seigneur dedans huit jours prochainement venant et iceluy modèle dresser selon et ainsy que lui sera commandé par le dict seigneur2239.

Le modèle proposé n’a-t-il pas convaincu ? ou a-t-il trop bien convaincu ? Le fragment de la tombe de Jean conservé au château de Villebon — un pied posé sur un écu aux pleines armes ceint de collier de l’ordre de Saint-Michel — n’a pas été sculpté dans la pierre de Vernon2240 comme convenu, mais dans du marbre mastic sombre. Un autre fragment, de marbre blanc — la tête d’un homme barbu aux yeux clos sur une section de collerette de l’époque —, était attribué, selon une tradition à Villebon, écrivait Philippe des Forts en 1914, à la même sépulture. L’exécution rappelle les gisant et transi du roi Henri II à Saint-Denis et suggère que la statue pourrait être l’œuvre, non d’André Pilon, dont le style n’est pas connu, mais de son fils Germain2241. Il est toutefois apparent que ces fragments disparates proviennent de tombes distinctes, ajoutant un élément de plus au questionnement. Le petit-neveu contemporain Jean de Laubier, alias d’Estouteville, dépositaire du fief, a vraisemblablement élu sépulture à Villebon, etc. Le cœur de Jean II trouve son sépulcre en la cathédrale de Rouen : à l’automne 1573, Denise de la Barre requiert du chapitre la permission d’installer l’effigie de son mari sur un pilier de la nef, à proximité de l’endroit où est enseveli le viscère, mais doit se contenter d’un cartel de cuivre et d’airain2242 (disparu). Les adversaires huguenots du (presque2243) dernier des Estouteville lui composent cette vengeresse épitaphe :

Villebon qui du Ciel ne voulut approcher
Qui servit en vivant tant seulement la terre
Qui eut en sa poitrine un cœur fait d’un rocher
Est gisant enterré soubz ceste dure pierre
2244.

(T. 2 à paraître)


2238. AM Rouen, A 18. Registre des délibérations municipales.
2239. Germain BAPST, André et Germain Pilon, dans les Mémoires de la Société nationale des antiquaires de France, t. 76, Paris, 1924, p. 120-122.
2240. Ou pierre de la Vallée de la Seine : un calcaire blanc à grain fin, très recherché pour la sculpture et les parties délicates des édifices.
2241. Le jeune homme qui n’avait pas encore vingt-cinq ans, ‘commença à travailler pour le roi en 1559. Jusqu’en 1565, il habita la maison voisine de celle de son père au faubourg Saint-Jacques et il est probable que leur collaboration ne s’est pas brusquement arrêtée. Ainsi pourrait s’expliquer la ressemblance entre la tête provenant du gisant de Jean d’Estouteville, commandé à André Pilon en 1564, et celle du gisant de Henri II à Saint-Denis.’ Guy-Michel LEPROUX (dir.), Histoire de Paris — Recherches sur les artistes parisiens, XV
ème-XVIIème siècles, dans l’Annuaire de l'École pratique des hautes études, histoire et philologie, Paris, 2011, p. 247-248.
2242. Obit le 18 août fondé le 11 novembre 1573. Dans les années qui suivent, la dame de Villebon fait plusieurs dons d’ornements à la cathédrale. AD76, G 2170, G 2171, G 2580.
2243. Ses sœurs et nièces lui survivent (ch. 45). La branche italienne se perpétue jusqu’à nos jours sous le nom de Tuttavilla (ch. 24b). Celle de Skipwith-Dalham en revanche n’est qu’un rêve de gentlemen du XVII
ème siècle (t. 1, note 147)...
2244. En référence à la condamnation de Vimont. Et dans une autre pièce : ‘Or est mort maintenant ce vieil outrecuydé / Ce manchot tant mutin lequel ayant cuydé / Mettre à mort l’innocent’... François RASSE des NŒUX, Recueil de pièces en vers sur les guerres de religion, XVI
ème siècle, BnF, ms fr 22565, f° 5v, 120v.

 
 

>>>>> Autre photo de Philippe des Forts. POP.

>>>>> Transi du roi Henri II à Saint-Denis. Ibidem.